VI
Par une manœuvre savante, l’agent Jones réussit à reconduire Nevile jusqu’au hall et à introduire Kay dans la bibliothèque, sans que mari et femme se fussent rencontrés.
— Il verra les autres, remarqua Leach à mi-voix.
— Tant mieux ! répondit Battle. La seule dont je voulais m’occuper pendant qu’elle est encore dans le noir, c’est celle qui nous arrive en ce moment !
Un vent violent avait refroidi la température et Kay portait une jupe de tweed avec un chandail de laine rouge. Elle avait l’air tout ensemble effrayée et agitée. Sous le casque de ses magnifiques cheveux roux, sa beauté rayonnait, étonnamment mise en valeur par le cadre sévère de la bibliothèque.
Leach la fit asseoir dans un vaste fauteuil de cuir et c’est sans difficulté qu’il obtint d’elle une relation de la soirée de la veille. Pour sa part, ayant eu la migraine, elle s’était couchée tôt, vers 9 h 15 sans doute. Elle avait dormi profondément et n’avait rien entendu durant la nuit. Elle avait été réveillée le matin par les cris de la femme de chambre.
Battle à ce point de l’interrogatoire, se substitua à son neveu.
— Avant de s’en aller à Easterhead Bay, demanda-t-il, votre mari n’est pas venu prendre de vos nouvelles ?
— Non.
— De sorte que vous ne l’avez pas vu entre le moment où vous avez quitté le salon et le lendemain matin ? C’est bien ça ?
— Exactement.
Battle se caressa le menton de la main, méditant la question suivante.
— Ce matin, Mrs. Strange, la porte de communication entre votre chambre et celle de votre mari était fermée. Qui l’avait fermée ?
— Moi.
Il y eut un silence. Battle se taisait. Il attendait. Il épiait l’adversaire, comme un vieux chat d’apparence débonnaire guette le trou par lequel la souris est obligée de sortir.
Son mutisme prolongé devait provoquer ce que des questions n’auraient peut-être pas amené : Kay, tout à coup se mit à parler d’abondance. Elle explosait.
— Après tout, je suppose que vous êtes déjà au courant de tout ! Et, d’ailleurs, ce vieux serin de Hurstall qui a entendu notre dispute à l’heure du thé, vous racontera tout si je ne le fais pas ! Il l’a peut-être déjà fait… Nevile et moi, nous avions eu une discussion… Une discussion sanglante !… J’étais furieuse contre lui et c’est pour ça qu’hier soir je suis montée tout de suite après le dîner et que je me suis enfermée dans ma chambre !
Battle exprima sa sympathie par de petits grognements encourageants et dit, de son ton le plus aimable :
— Et pourquoi cette discussion… sanglante ?
— Ça vous intéresse ? Ça m’est égal de le dire ! C’est tout bonnement parce que Nevile s’était conduit comme un parfait imbécile ! Uniquement, d’ailleurs, par la faute de cette femme !
— Quelle femme ?
— Sa première femme. C’est elle, pour commencer, qui a eu l’idée de le faire venir ici.
— Le faire venir ici ?… Pour la rencontrer ?
— Oui. Nevile s’imagine que, cette idée, c’est lui qui l’a eue. Le pauvre innocent ! Il se fait des illusions ! Il n’y avait jamais pensé avant le jour où ils se sont retrouvés par hasard dans Hyde Park ! Elle lui a mis cette idée dans la tête en lui faisant croire qu’elle était de lui. Il est sincère, il est persuadé que c’est bien une idée à lui, mais moi, j’ai tout de suite reconnu là la patte d’Audrey. « Une main fine venue d’Italie », comme a dit je ne sais plus qui…
— Mais, cette rencontre, pourquoi la voulait-elle ?
— Parce qu’elle veut lui remettre le grappin dessus, tiens !
Elle parlait bas et très vite.
— Elle ne lui a jamais pardonné d’être parti avec moi, poursuivit-elle. Elle cherche sa revanche. Elle s’est arrangée pour que nous soyons ici ensemble et, dès le premier jour, elle a commencé ses manigances. Elle est forte, vous pouvez me croire !… Elle sait prendre des airs pathétiques, elle sait se dérober… et aussi exciter la jalousie. Ici, elle a joué d’un brave type qui lui porte un dévouement de caniche et qui l’adore depuis sa jeunesse. Elle l’a fait venir, lui aussi… et elle a rendu Nevile complètement fou en lui faisant croire qu’elle va épouser le fidèle Thomas !
Elle se tut pour reprendre haleine.
— J’aurais pensé, insinua Battle qu’il aurait été heureux de voir qu’elle allait… refaire sa vie avec un vieil ami à elle.
— Heureux ? Ça a déchaîné sa jalousie, voilà tout !
— C’est donc qu’il l’aime encore ?
— Ça ne fait malheureusement pas de doute ! constata-t-elle avec amertume. Elle a fait ce qu’il fallait pour ça !
Battle réfléchissait, le menton dans la main.
— Vous auriez pu, dit-il, vous opposer au projet de votre mari de venir ici en même temps que son ancienne femme…
— J’aurais pu, c’est facile à dire !… J’aurais eu l’air d’être jalouse !
— Mais, répliqua Battle, est-ce que vous ne l’êtes pas ?
Elle répondit, rougissant un peu :
— Si !… J’ai toujours été jalouse d’Audrey… Depuis les premiers temps de mon mariage, ou presque… J’ai toujours eu l’impression qu’elle était encore dans la maison… C’était comme si cette maison était restée la sienne ! J’ai changé les papiers, j’ai modifié un tas de choses, tout ça sans résultat !… C’était comme si un fantôme grisâtre, le sien, se glissait dans les pièces. Nevile, je le savais, vivait avec le remords de s’être mal conduit envers elle… Il ne pouvait pas l’oublier, elle était toujours là… Il y a des gens comme ça, vous savez, des gens qui n’ont pas l’air de compter, qu’on croit peu intéressants… et qui s’imposent à vous, même quand ils ne sont pas là !
Battle semblait songeur.
— Mrs. Strange, dit-il au bout d’un instant, il me reste à vous remercier. Je ne vois rien d’autre à vous demander pour le moment. J’aurai, plus tard, d’autres questions à vous poser, assez nombreuses, je le crains… Particulièrement à propos de l’héritage que vous allez faire… Cinquante mille livres, si je suis bien informé…
— Tant que ça ?… Cet argent nous revient, vous le savez, en vertu des dispositions prises par sir Matthew.
— Vous les connaissez ?
— En gros… Il a stipulé que ses biens seraient à la mort de lady Tressilian, partagés entre Nevile et sa femme. Notez que je ne me réjouis pas de la mort de la vieille dame. Je ne l’aimais pas beaucoup, sans doute parce qu’elle ne m’aimait guère, mais je trouve horrible de penser qu’elle est morte comme ça, le crâne fracassé par un cambrioleur !
Kay sortie, Battle se tourna vers son neveu.
— Alors, demanda-t-il, qu’en dis-tu ?… Cette petite n’est pas mal du tout et j’imagine assez bien un homme perdant la tête à cause d’elle !
Leach était d’accord, mais avec des réserves.
— Elle n’a pas l’air, dit-il, d’être tout à fait une dame !
— On les fait comme ça maintenant, répliqua Battle.
Après quelques secondes, il ajouta :
— Et maintenant, qui faisons-nous comparaître ?… Le numéro un ?… Non, je crois qu’il vaudrait mieux voir d’abord miss Aldin… Nous aurons ainsi une vue extérieure du problème matrimonial !
Mary Aldin entra et prit place dans le fauteuil. Elle paraissait calme, mais on la devinait soucieuse.
Elle répondit aux questions de Leach avec une clarté suffisante.
— À quelle heure vous êtes-vous couchée ?
— Vers 10 h.
— À ce moment, Mr Strange était chez lady Tressilian ?
— Oui. Je les ai entendus parler.
— Parler ou se quereller ?
Les joues de miss Aldin se teintèrent de rose, mais elle répondit sans embarras :
— Lady Tressilian adorait la discussion et elle avait souvent l’air fâché alors qu’il n’en était rien. En outre, elle avait tendance à se montrer autoritaire, à vouloir imposer aux gens sa manière de voir… Ce sont de ces choses qu’un homme accepte moins aisément qu’une femme…
« Moins aisément sans doute, que vous ne le faisiez-vous ! » songea Battle, qui scrutait avec attention le visage intelligent de miss Aldin.
Elle reprit :
— Je ne voudrais pas dire de bêtises, mais il me semble incroyable, absolument incroyable que vos soupçons puissent porter sur quelqu’un de la maison. Pourquoi le crime n’aurait-il pas été commis par un étranger ?
— Pour plusieurs raisons, Miss Aldin, répondit Battle. Et d’abord parce que rien n’a été volé et qu’aucune porte n’a été forcée. Vous connaissez mieux que moi la topographie de la propriété, mais permettez-moi pourtant de vous la rappeler. À l’ouest, vous avez une falaise qui tombe droit dans la mer ; au sud, des terrasses et un jardin, clos par un petit mur qui domine la mer ; à l’est, un jardin qui descend en pente douce presque jusqu’à la côte et qui est entouré par un mur de belle taille. Il n’y a en tout et pour tout, que deux voies d’accès : la grande porte, qui donne sur la route également et qui, ce matin, était fermée et verrouillée de l’intérieur, comme elle l’est toujours. On aurait pu, je veux bien, escalader le mur ou ouvrir la porte d’entrée avec une fausse clé ou un passe-partout, mais autant qu’il me semble, on ne l’a pas fait. Et il y a encore autre chose : l’assassin savait que la vieille Barrett prenait tous les soirs une infusion de séné et, cette infusion, il l’a droguée. Ce qui implique qu’il était dans la maison. Même conclusion si nous considérons que le « Niblick » a été pris dans le placard qui se trouve sous l’escalier. Non, miss Aldin, l’assassin n’est pas venu du dehors.
— Ce n’est pas Nevile ! Je suis sûre que ce n’est pas lui !
— Pourquoi en êtes-vous si sûre ?
Elle eut un geste découragé.
— Ça ne lui ressemble pas, voilà tout ! Tuer dans son lit une pauvre vieille sans défense, ce n’est pas Nevile !
— Je vous accorde, admit Battle, que ça paraît peu vraisemblable, mais vous seriez surprise d’apprendre ce que les gens peuvent faire quand ils ont pour ça quelque bonne raison ! Mr. Strange pouvait avoir terriblement besoin d’argent…
— Je suis persuadée que non. Il n’a jamais eu de goûts dispendieux.
— Lui, non… Mais sa femme ?
— Kay ?… Peut-être, mais… Non, ça ne tient pas debout ! Je suis convaincue que ces temps-ci, Nevile pensait à autre chose qu’à des questions d’argent !
— Ce qui laisserait entendre qu’il avait d’autres soucis ?
— J’imagine que Kay vous a mis au courant ?… Oui, la situation était assez pénible pour lui, surtout… Mais c’est sans aucun rapport avec cette horrible affaire !
— C’est probable, miss Aldin. Pourtant, j’aimerais que vous nous parliez de cette situation… pénible.
Mary se recueillit quelques secondes.
— Comme je viens de vous le dire, fit-elle ensuite, la situation était difficile. Qui l’avait voulue ? De qui venait l’idée ?…
— J’ai cru comprendre qu’elle était de Mr. Nevile Strange…
— C’est ce qu’il a dit.
— Mais vous paraissez en douter ?
— C’est-à-dire que… Oui… C’est là encore une chose qui ne lui ressemble pas et c’est pourquoi j’ai toujours pensé que, cette idée, quelqu’un la lui avait soufflée…
— Mrs. Audrey Strange, peut-être ?
— J’ai peine à le croire.
— Alors qui ?
Mary haussa les épaules.
— Je ne sais pas… C’est curieux, c’est tout ce que je puis dire !
— Curieux ! répéta Battle. C’est toute cette affaire qui est curieuse !
— C’est bien mon avis !… Nous avons tous eu l’impression… Je ne sais comment vous expliquer ça… C’était comme une menace qui flottait dans l’air…
— Je vois ça… Tout le monde crispé, tout le monde sur les nerfs…
— Exactement… Tout le monde, même Mr. Latimer.
Elle s’interrompit brusquement.
— J’allais justement en venir à Mr. Latimer, fit Battle. Que pouvez-vous me dire de lui, Miss Aldin ? Et d’abord, qui est-il ?
— Mon Dieu, je le connais assez peu. C’est un ami de Kay.
— Un ami de Mrs. Strange. Il la connaît depuis longtemps ?
— Oui. Elle le connaissait avant son mariage.
— Mr. Strange a… de la sympathie pour lui ?
— Je le crois.
— Pas de… difficultés de ce côté ?
La question avait été timide, la réponse fut catégorique.
— Certainement pas !
— Lady Tressilian voyait-elle Mr. Latimer d’un bon œil ?
— Elle ne l’aimait guère…
Le ton réservé de la réponse incita Battle à passer à un autre sujet.
— Parlons de Jane Barrett, dit-il. Elle était au service de lady Tressilian depuis longtemps. Vous la tenez pour une personne de confiance ?
— Absolument. Elle était très dévouée à Lady Tressilian.
Battle se renversa dans son fauteuil.
— Vous ne croyez pas possible que Barrett ait commis le crime et qu’elle se soit droguée ensuite pour égarer les soupçons.
— Non. Pourquoi aurait-elle tué lady Tressilian ?
— Elle est couchée sur son testament.
— Mais… moi aussi !
Elle dévisageait le policier avec une sereine franchise.
— Oui, fit-il, vous aussi !… Connaissez-vous l’importance du legs dont vous bénéficiez ?
— Mr. Treslawny, qui est arrivé tout à l’heure, m’en a informée.
— Vous l’ignoriez auparavant ?
— Oui. D’après ce que lady Tressilian m’avait donné à entendre, j’avais le droit de penser qu’elle me laisserait quelque chose. J’ai de tout petits revenus, insuffisants pour que je puisse vivre sans travailler. Je savais bien que lady Tressilian me constituerait au moins cent livres de rente… Mais elle avait des cousins… Quoi qu’il en soit, je ne savais rien de la façon dont elle se proposait de disposer de sa fortune. Naturellement, je savais que les biens de sir Matthew allaient à Nevile et à Audrey…
Mary Aldin se retira peu après.
— Ainsi, dit Leach, elle ne savait pas ce que lady Tressilian lui laisserait. Du moins, c’est ce qu’elle prétend.
— C’est ce qu’elle prétend, répéta Battle. Et maintenant, envoyez-nous la première femme de Barbe-Bleue !